Histoire
Onze siècles racontés par ceux qui l’ont bâti, se le sont disputé, l’ont perdu et l’ont retrouvé.
Le château de Roche domine la vallée depuis plus de mille ans.
Des premiers seigneurs du Xe siècle aux marquis de l’Ancien Régime et au-delà, chaque génération a laissé sa marque dans la pierre. Leurs histoires sont l’histoire du château.
Les Origines
Le Château de Roche fut édifié au Xe siècle comme place forte sur le dernier rebord au-dessus de la Loue, commandant l’ancienne voie romaine entre Quingey et Salins-les-Bains. Connu alors sous le nom de Roche-en-Valouais, le château comprenait une grosse tour et deux basses-cours entourées de fossés, position d’une importance stratégique manifeste dans le paysage féodal de la Franche-Comté.
Le château appartenait au réseau défensif de Guillaume II le Grand, comte de Bourgogne, et de son épouse Étiennette, comtesse de Bourgogne. Guillaume comptait parmi les seigneurs les plus puissants de la région, et l’héritage du couple dépassa de loin la fortification militaire : leur fils Guy devint le pape Calixte II en 1119, inscrivant Roche dans une lignée qui atteignit le siège même de la chrétienté.
Au milieu du XIIIe siècle, le château était entré dans l’orbite de Jean de Chalon, comte de Chalon et sire de Salins, dit Jean le Sage. L’un des seigneurs les plus redoutables de la Bourgogne médiévale, Jean étendit son autorité depuis la ville salifère de Salins sur un vaste domaine allant jusqu’à Besançon, Dole, Pontarlier et jusqu’en Suisse. Sous son influence, le château occupa une position clé dans la géographie politique de la région.
En 1266, Guy de Rans reçut la seigneurie de Roche en Valouais de son père Richard III de Chay. La famille de Rans tint le fief jusqu’à la fin du XIIIe siècle : les documents de l’époque font état de l’engagement par Guy des moulins de Roche et de diverses transactions avec les seigneurs voisins, témoignant de la vitalité économique du domaine le long de la Loue.
Les Seigneurs
En 1326, Catherine de Roche épousa Matthieu de Darbonnay, unissant les deux familles et ancrant le château dans la lignée des Darbonnay pour plus d’un siècle. Leurs descendants, Guillaume, André, Claude et Jacques de Darbonnay, apparaissent dans les archives au fil de litiges fonciers, de traités sur la rivière et d’obligations féodales, témoignage de la présence durable de la famille à Roche à travers les turbulents XIVe et XVe siècles.
En 1537, la seigneurie de Roche était passée à Jean de Poupet, chevalier, seigneur de la Chaux et de Crévecœur, conseiller et gentilhomme de la chambre de l’Empereur, et bailli d’aval au comté de Bourgogne. À sa mort, la seigneurie revint à son frère Guillaume de Poupet, abbé et administrateur commendataire des abbayes de Baume, Goailles et Ballerme, figure d’une autorité ecclésiastique considérable en Franche-Comté.
Après la mort de Guillaume de Poupet, le château passa à Andremont de Pracontal, chevalier et baron, seigneur de Fourg et de Roche en Valouais, désigné légataire par arrêt en 1660. La famille de Pracontal consolida son emprise sur le domaine, Bénigne de Pracontal devenant finalement seul seigneur de Roche après un partage familial en 1614.
En 1636, la Grange Jouffroy, forteresse occidentale du domaine, fut entièrement brûlée par les soldats français lors de la dévastation de la Franche-Comté pendant la guerre de Trente Ans. Elle demeura en ruine jusqu’à sa reconstruction en 1657, mais cette destruction laissa le Château de Roche comme seule place forte debout de la seigneurie.
En 1663, la terre de Roche fut adjugée à Éléonor Ferdinand de Poictiers, dit de Rye, comte de Saint-Vallier, marquis de Varambon, figure de premier plan de la vie militaire et politique bourguignonne. L’acquisition, au prix de 80 000 francs, seigneurie de Buffard comprise, fit entrer le château dans l’une des familles nobles les plus en vue de la région.
1694
Par des lettres patentes données à Versailles, la seigneurie de Roche fut érigée en marquisat.Israël Silvestre · Chasteau de Versailles, veu de l'avantcour · 1682
Le Marquisat
En 1667, les frères Philippe Félicien et Claude Ferdinand de Brun acquirent le château. Fils d’Antoine de Brun, ministre plénipotentiaire du roi d’Espagne, élevé à la baronnie en 1653, les de Brun apportèrent à Roche fortune et ambition. Claude Ferdinand, tenu en haute estime par Louis XIV, consolida le domaine et obtint en janvier 1694 des lettres patentes données à Versailles érigeant la terre et seigneurie de Roche et de Souvans en marquisat, distinction ratifiée la même année par le parlement de Franche-Comté.
Avec la création du Marquisat de Roche, le château atteignit son apogée de prestige. Les de Brun avaient réuni sous un même toit les seigneuries de Roche et de Château Rouillaud, et leur influence s’étendait à la vie judiciaire, militaire et sociale de la Franche-Comté. La chapelle du château fut bénie en 1757 sous l’invocation de saint Théodule, et c’est dans cette chapelle que le comte de Scey-Montbéliard épousa Marie Thérèse Victoire de Grammont en 1763.
En 1756, le marquis de Grammont, lieutenant général des armées du Roy et chevalier d’honneur au parlement de Besançon, entreprit une magnifique reconstruction du château. L’édifice actuel s’éleva entre deux tours carrées coiffées d’un toit impérial d’inspiration bavaroise, style architectural courant dans le pays de Montbéliard voisin. Terrasses, jardins réguliers et une fontaine à jet d’eau furent aménagés dans le parc, tandis que des rangées d’orangers en caisse étaient rentrées chaque hiver dans l’orangerie, écho direct de la splendeur horticole de Versailles. La façade arrière, donnant sur la Loue, reprenait l’élévation principale à l’exception de baies à persiennes remplaçant le fronton triangulaire, et la pente du terrain dégageait tout le niveau des caves à hauteur de sol.
À quelques centaines de mètres du château, la Saline royale d’Arc-et-Senans fut construite entre 1775 et 1779 sous la direction de Claude-Nicolas Ledoux, architecte de Louis XV et de Louis XVI. La Saline royale fut le premier grand complexe industriel conçu pour incarner les idéaux des Lumières, vision utopique de l’architecture, du travail et de l’ordre social. Sa présence allait bouleverser le destin du château et des terres alentour.
La construction de la Saline avait déjà empiété sur le marquisat, conduisant le baron Diselin de Lanans, héritier de la famille de Grammont, à réclamer une indemnité pour les terres dont il avait été dépossédé. La vente à la Couronne fut formalisée le 16 mars 1779 devant le notaire Doillot au Châtelet de Paris, au prix de 650 000 livres. Le château, les terres et de nombreuses dépendances passèrent ainsi au domaine royal de Louis XVI.
L’établissement de la Saline achevé, la Couronne mit en adjudication les terres et seigneuries de Roche et de Château Rouillaud. En 1783, les biens furent acquis par le marquis de Jouffroy de Précipians, ancien capitaine au régiment d’infanterie du Roi, et son épouse Marguerite Gilberte Richard de Prantigny, au prix de 450 000 livres. À la mort du marquis, la propriété revint à son frère le comte de Jouffroy, qui la vendit en 1784 à M. de Bussière pour 470 000 livres. La famille Renouard de Bussière la céda à son tour en 1798 à Claude Jean Jacques Bovet, domicilié à Boudry au comté de Neuchâtel, en Suisse, le premier de plusieurs propriétaires suisses dans l’histoire moderne du château.
L'Ère Moderne
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la famille Caron fit du Château de Roche un centre d’industrie et d’emploi ruraux. Amédée Caron y établit une exploitation forestière, une scierie, un atelier de charpente et une production laitière. À son apogée, plus d’une centaine d’ouvriers du pays travaillaient au château, moteur économique remarquable pour la commune d’Arc-et-Senans.
Pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, le château fut réquisitionné par les forces d’occupation et servit de quartier général au général prussien Edwin von Manteuffel, commandant de l’armée allemande du Sud. La position stratégique du château au bord de la rivière, qui avait défini sa raison d’être depuis le Xe siècle, le plaça une fois de plus au cœur des événements militaires.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la vallée de la Loue vécut sous l’occupation allemande. Tout près, la Saline royale servit d’abord de refuge aux personnes déplacées, puis de camp d’internement. Le château, comme toute la région, fut témoin de ces années d’incertitude et de bouleversement.
Le 21 février 1974, par arrêté du ministre des Affaires culturelles et sur proposition de la Commission supérieure des monuments historiques, les façades, les toitures, la terrasse et le mur de soutènement du XVIIIe siècle du Château de Roche furent inscrits à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques, reconnaissant officiellement le château comme partie du patrimoine architectural protégé de la France.
En 2013, la famille van Eeden est devenue la gardienne actuelle du Château de Roche, dépositaire de mille ans d’histoire sur les rives de la Loue.
L’histoire continue
Onze siècles d’histoire vivent dans ces murs. De la première forteresse dressée au-dessus de la vallée à l’élégant marquisat de l’Ancien Régime, chaque génération a laissé son empreinte : dans la pierre, dans les noms, dans le dessin même du paysage.
Aujourd’hui, le château de Roche se réveille. Les salles qui ont reçu les sires de Chalon et les marquises de Grammont reprennent vie, non pas en musée, mais en lieu que l’on habite, que l’on traverse et que l’on ressent.